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D’un alien l’autre

Capture d’écran à l’arrivée sur le site aliens.gov

Nous découvrons l’existence d’un nouveau site web de la Maison Blanche, mis en ligne depuis le 29 mai dernier : le site aliens.gov, dont le ressort principal – autant qu’ignoble – est la polysémie du mot alien en anglais.

 

Dans notre dernier billet, nous évoquions les glissements rendus possibles par la polysémie du mot femme : des glissements a priori non délibérés, et qui, (presque) invisibles, n’en sont pour autant pas tout à fait anodins.

Dans le cas du site de la Maison-Blanche, le glissement est tout à fait délibéré, ostensible, et rien moins qu’anodin. Il se fait là entre les deux sens principaux du nom alien, tous deux très actifs en anglais américain : le sens d’ “extraterrestre”, ou celui de “personne étrangère”, d'”étranger”, tels qu’ils sont donnés par le dictionnaire abrégé Cambridge Essential American English 1 :

Les contextes d’usage sont généralement bien distincts : science-fiction pour le premier, administration (State Department) pour le second – le nom étant alors souvent associé aux qualificatifs resident ou non-resident.

En faisant une petite recherche internet sur la collocation resident alien, on tombe immédiatement sur une série télévisée américaine récente (2021) de science-fiction, qui déjà jouait sur la polysémie de l’expression : intitulée précisément Resident Alien, celle-ci met en scène un extraterrestre qui, après s’être posé en catastrophe sur Terre, devient résident d’une petite ville du Colorado en prenant l’apparence du médecin local. Dans cette série, l’alien/extraterrestre, dont le but initial était d’éradiquer l’humanité, s’humanise au fil de ses rencontres, et abandonne son projet. Tout autre est la petite musique distillée par le site gouvernemental, qui joue des glissements entre sens administratif et science-fictionnel de alien pour mieux déshumaniser les aliens dont il est question. 

Cette visée déshumanisante se concrétise d’ailleurs au détour d’un “détail” technique, à travers l’usage qui est fait, dans le déroulé du texte, du pronom it, normalement réservé à la référence au non-humain2 :

If you’ve witnessed an Alien abduction, do not be alarmed.

The Alien is in good hands.

We will take care of it… and return it safely to its place of origin.

On notera que le choix même de it pour désigner un extraterrestre n’a rien d’une évidence : E.T., l’extraterrestre de Steven Spielberg, avait pour sa part droit – sans pourtant avoir pris forme humaine – à être désigné par le pronom he.

Citons encore, allant dans le même sens d’une déshumanisation de ceux qui n’auraient qu’un “semblant” d’existence humaine :

They’ve shopped in the same stores, attended the same classes as our children, and lived seemingly normal human existences.

Le procédé de déshumanisation emprunte ainsi une voie un peu nouvelle (on n’ose dire “originale”), en comparaison avec les procédés habituels consistant à puiser dans l’imagerie des criminels, barbares et autres sauvages (autrement dit, des “à peine humains”), ou bien dans celle du non-humain animal, en particulier du côté des animaux dits “nuisibles”3, sans compter le recours à diverses images inspirées de “phénomènes naturels” dont il faudrait se prémunir4

Ce recours à l’imagerie extraterrestre, tout étonnant (pour le moins) qu’il nous paraisse, ne l’est pas tant aux États-Unis, où le site aliens.gov surfe sur la vague de la passion pour les histoires d’OVNI et autres “phénomènes aériens non identifiés”. À partir du 8 mai 2026, juste trois semaines avant la mise en ligne d’aliens.gov, le gouvernement Trump a “déclassifié” et commencé à “révéler” au grand public, dans un souci affiché de “transparence”, des centaines de témoignages d’observations de phénomènes inexpliqués, rassemblés au cours des 80 dernières années. La base de données, qui continue à s’enrichir de nouveaux récits et de nouvelles photos5, est accessible grâce à un onglet dédié sur le site du Department of War – un onglet UFO (pour Unidentified Flying Objects) qui apparaît, qui plus est, au plus haut niveau du site :

Tout ceci participant à la mise en place d’un suspense, et faisant une parfaite toile de fond pour la chasse aux extraterrestres promue par le site aliens.gov6… Avec, apposée sur ce dernier, l’étiquette en lettres vertes DECLASSIFIED qui fait explicitement le lien avec le site du Department of War.

Le procédé est à la fois grossier et habile. Il a pu décevoir de nombreux “chasseurs d’ovnis” qui, au moment de la résolution du suspense, se sont sentis floués. Mais par ailleurs, le jeu sur le mot alien est mené de façon suffisamment maligne pour que la possibilité de double lecture soit toujours maintenue : si toutes les apparences visuelle, graphiques, vont dans le sens de l’interprétation “extraterrestre”, le texte est rédigé de telle sorte qu’en sous-texte soit sans cesse évoquée l’autre interprétation.

On ne va pas répertorier ici tous les prolongements du jeu sur la polysémie de alien7, avec d’un côté les codes de la science fiction, et de l’autre l’actualité des arrestations brutales menées par la police de l’immigration états-unienne (ICE). On se contentera de mentionner encore, du côté de la science-fiction, l’usage de termes tels que encounters (rencontres)8 ; ou encore invade (envahir)9. On remarquera également le soin particulier apporté au choix des mots pour que l’évocation évidente des expulsions d’étrangers reste compatible avec le versant “extraterrestre”  : ainsi, dans l’extrait cité plus haut, le verbe générique return (renvoyer) est préféré à deport (expulser), ou l’emploi de place (lieu) à celui de country of origin (pays d’origine).

La levée du (faux) mystère se fait tardivement. Elle s’esquisse déjà, en tout petits caractères, en légende – “Source: ICE • Immigration Arrests” – d’une carte puis d’un tableau d'”Alien arrests“. Mais c’est seulement à la toute fin qu’est établie l’équivalence entre “Aliens” (subitement entre guillemets) et ILLEGALS (clandestins – tout en majuscules).

THEY WEREN’T LITTLE GREEN MEN.
These “Aliens” are the millions of ILLEGALS who invaded our country under the cover of darkness.

Avec l’injonction finale à les expulser :

Deport them all.

Là s’arrêtera notre brève analyse de ce glaçant écho que fait, à notre précédent billet, l’actualité trumpienne10.

Beaucoup déjà a été dit, à quoi nous vous renvoyons. Citons entre autres :

 

Et pour en finir avec aliens.gov :

On se dit que le pire, c’est qu'”ils” ont dû bien s’amuser.

Aliens.gov, ou quand la rhétorique xénophobe se fait ludique et cynique – d’autant plus cynique que ludique.

Ne pas, pour autant, se laisser envahir (!) par un sentiment de découragement ; et lire peut-être l’essai de Denis Saint-Amand : Contrer le rire fasciste.

  1. Dans les divers articles de la presse française que nous avons consultés, ce double sens est expliqué aux lecteurs, qui ne connaissent généralement d’alien que son sens d’ “extraterrestre (le seul qui soit passé en français, à la faveur du film de Ridley Scott). La légère difficulté qui persiste, pour les francophones, à saisir le jeu de mots, se trahit dans un raccourci du Courrier international qui, en chapeau d’article, parle de ressortissants étrangers qui seraient “qualifiés d’aliens” : exploiter un sens du mot alien, ce n’est pas exactement “qualifier d’alien” (comme cela pourrait se faire en français. []
  2. Tout aussi déshumanisant était l’emploi de l’article partitif du appliqué à un nom humain, dans la formule “le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien“. Formule dont usa “pour rire”, un jour de juin 2017, Emmanuel Macron – qui comme l’écrivit alors Marie-Anne Paveau dans un billet aussi efficace que cinglant, “pour être président de la République, n’en est pas moins utilisateur de formes grammaticales du mépris humain”. []
  3. Qu’on pense à la tribune de l’éditorialiste Katie Hopkins en 2015, dans The Sun, comparant les migrants à des cafards (cockroaches). []
  4. Telle cette image de l’ “appel d’air” qui, a force de répétition, a fini par s’imposer comme une évidence (aussi fausse celle-ci puisse-t-elle être). []
  5. La troisième tranche vient d’être mise en ligne le 12 juin dernier []
  6. Notons que le nom de domaine ainsi que son presque jumeau alien.gov (deux précautions valent mieux qu’une…) avait été réservé dès mars 2026. []
  7. On aurait presque envie de parler de “polysémie filée”, comme on parle de “métaphore filée“. []
  8. Référence évidente à cet autre film bien connu de Spielberg qu’est Close Encounters of the Third Kind (Rencontres du troisième type). []
  9. Qui nous fait penser à la série où David Vincent traquait The Invaders (Les Envahisseurs), ces “Alien beings from a dying planet”. []
  10. “À chaque fois qu’on croit que l’administration Trump ne peut pas aller plus loin, elle nous donne tort”, peut-on lire sur le site Instagram du magazine Society. []
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley (17 juin 2026). D’un alien l’autre. Bling. Consulté le 17 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16fb2


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2 réponses

  1. 19 juin 2026

    […] D’un alien l’autre (Bling) […]

  2. 1 juillet 2026

    […] D’un alien l’autre (Bling) […]

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