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D’une femme l’autre

 

Un portrait de Libération du 27 avril dernier, consacré à Hélène Arnault – “musicienne, femme de Bernard Arnault” – commençait par ces lignes :

Indomptable. Même Bernard Arnault, l’imperator de LVMH, première fortune de France, 7e mondiale, le tout-puissant devant lequel s’inclinent Macron et Trump, n’a pas de prise sur cette femme. C’est la sienne, Hélène, celle dont il parle à ses proches, ces temps-ci, d’un souffle désarmé : «Comprenez que je ne maîtrise pas tout…»

 

De cette femme à la sienne : nous nous sommes demandé s’il n’y avait pas là un tour de passe-passe particulièrement réussi. À moins qu’il ne s’agisse d’un glissement parfaitement involontaire – c’est d’ailleurs le plus probable. Et qui passe parfaitement inaperçu. Sauf pour des yeux comme les nôtres, qui au lieu d’accepter de glisser se laissent arrêter par la moindre aspérité.

Mais quel est le glissement ? Et où est le problème ?

 

Le problème, c’est de passer de cette femme à la sienne comme si, justement, il n’y avait pas de problème. Or le mot femme est polysémique : il peut renvoyer, soit à un être humain de sexe féminin (sens 1), soit à une personne de sexe féminin qui est mariée (sens 2)1. Et ça ne va absolument pas de soi de passer d’un syntagme nominal (cette femme), où le mot femme relève du sens 1, à un pronom possessif (la sienne), lequel reprend implicitement le même nom femme, mais compris cette fois dans son sens 2. En effet, le pronom possessif la sienne est utilisé “à la place” du syntagme nominal sa femme, lui-même valant pour la femme de Bernard Arnault – le lien conjugal étant, dès lors, aussitôt convoqué.

Cette question de la polysémie de femme a fait l’objet, dans l’ouvrage collectif Entre elle et lui2,  d’un texte intitulé “Fille de, femme de”, auquel vous pouvez accéder en cliquant ici.

Le glissement de sens entre cette femme et la sienne, dans notre exemple, permet d’aborder sous un nouvel angle le caractère problématique de cette polysémie.

Notons qu’en l’absence de pronominalisation, ça ne serait pas non plus tout à fait évident de glisser d’une femme à l’autre. Ainsi, même si le nom femme était répété – et au-delà de la gêne éventuellement suscitée par cette répétition –, un léger trouble accompagnerait la double occurrence rapprochée du mot femme dans des sens différents :

Même Bernard Arnault n’a pas de prise sur cette femme. C’est sa femme, Hélène […]

Mais le simple fait qu’on puisse s’autoriser à utiliser un pronom dans ce type de configuration est plus révélateur encore des risques de confusion entre les deux sens3.

Qu’on puisse ainsi passer d’un sens à l’autre, pour un nom polysémique, nous paraît tout à fait singulier4. Avec femme, ce n’est pour autant pas extra-ordinaire. Au-delà de l’exemple à l’origine de ce billet, on en glane facilement de (plus ou moins) semblables sur le web.

Avec la même configuration –  configuration du type cette femme, c’est la sienne (ou la mienne, ou la tienne)5 – on mentionnera par exemple ce commentaire d’un tableau de Georges de La Tour, Job raillé par sa femme :

Georges de La Tour (Wikimedia Commons)

Devant lui, une femme brandit une bougie. Son visage n’exprime ni compassion ni tendresse, mais un mépris cinglant. Cette femme, c’est la sienne. (Artedusa)

Ou bien ce témoignage sur le site Vie de merde :

Aujourd’hui, je tombe sur un forum féminin où une femme échange sur son mec qui passe pour un fainéant et s’endort avec les poules dès la nuit tombée. Cette femme, c’est la mienne et je travaille comme un fou pour ramener l’unique salaire de la maison. VDM (VDM)

Ou encore, sur une note plus littéraire, dans une lettre inédite de Juliette Drouet à Victor Hugo :

[…] je suis bien coupable, mais je suis bien à plaindre, car je suis jalouse, et de qui ! de la plus belle, de la plus douce, de la plus admirable femme de la terre, et cette femme c’est la tienne. (Internet Archive)

On citera également cet extrait du commentaire d’un court-métrage publicitaire, où le passage du sens 1 au sens 2 est explicité par une glose (son épouse venant reprendre la sienne) :

Dans le court-métrage de Tiffany & Co. dévoilé pour la campagne Celebrating Love Stories Since 1837, un homme parle d’elle. D’une femme forte. […] On croit qu’il évoque une autre. Une muse, peut-être. Une héroïne, sûrement. Plot twist tendre et tremblant : cette femme, c’est la sienne. Son épouse. (Go Out!)

Sachant que le statut matrimonial sur lequel s’appuie le sens 2 peut n’être plus d’actualité… :

On ne peut voir, en revanche, la femme qui, à l’ombre de la statue, rattache la bride de ses escarpins. Lui non plus ne peut l’apercevoir. Jusqu’à ce qu’elle avance en pleine lumière. L’éblouissement est total. Non pas en raison de la clarté, ni de sa beauté, quoiqu’il s’agisse d’une belle femme assurément, non mais cette femme, il la connaît, il l’a connue, aimée même, cette femme c’est la sienne. Ça l’était du moins, jusqu’au divorce, il y a cinq ans, six peut-être, là il ne sait plus très bien et puis il vit en Espagne à présent, on n’y a pas la même notion du temps. (Le mariage, nouvelle de Philippe Vienne)

… ou ne pas l’être encore :

– Mais ce n’est pas de cela qu’il est question. Dites-moi, monsieur, que faites-vous dans cette maison ? Quelle est cette femme que je viens de voir tout à l’heure avec vous ?
Cette femme ? c’est la mienne.
– La vôtre…
– Ou du moins à peu près, car elle le sera tout à l’heure.
– Bon, je vois qu’elle ne l’est pas encore ! (L’enfant de ma femme, roman de Ch. Paul de Kock)

Le fonctionnement serait le même dans des configurations proches, où le pronom possessif est séparé de cette femme par une simple ponctuation6. On illustrera cette femme, la mienne en passant d’une interview dans Le Parisien à une “suppliciante question” lacanienne :

Il a suffi d’une idée pour que tout redémarre ?
D’une idée, mais surtout d’une femme et d’un homme ! Cette femme, la mienne, j’ai eu beau lui rétorquer que je trouvais un peu benêt le thème de « Roméo et Juliette », elle m’a convaincu du contraire […]. (Le Parisien)

Qui est cette femme, la mienne ? Cette suppliciante question est au cœur d’un nouage entre l’image qu’a d’elle l’époux et la parole, qui forme la matière de la conversation entre les époux, laquelle s’interrompt, […] (Lacan Quotidien)

Pour cette femme, la sienne, on convoquera un extrait de roman en ligne, et un commentaire de la nouvelle Coups de couteau de François Mauriac :

Chez les amis, le soir, elle a des absences. Son regard se perd, elle ne parle plus. Belle comme elle n’a jamais été, songeant à autre chose, à quelqu’un peut-être. Cette femme dont la présence est si forte, cette femme, la sienne, se coule dans une galaxie muette et étrangère. (Numilog)

une nuit dans une chambre, un homme pleure et révèle à sa femme son amour pour une autre, sans se douter un instant que sa confession puisse heurter sa partenaire de vie, dont il considère qu’elle est entrée en mariage comme on entre en religion. Sans se douter non plus que cette femme, la sienne, ait pu vibrer ailleurs aussi… (Babelio)

Il y a aussi, bien sûr, l’expression faire de cette femme la sienne (la mienne / la tienne), qui a le mérite de suggérer, par l’emploi du verbe faire, l’action par laquelle une femme de sens 1 est transformée en femme de sens 2. On en trouve, sur un site de L’Église réformée vaudoise, un exemple fort intéressant :

Et c’est précisément David qui occupe le centre de cette tragédie ; lui qui a ravi la femme d’un autre. Cet autre s’appelle Urie ; Urie fait partie de ces « vaillants hommes » (2 Samuel 23.39) qui défendaient David au prix de leur vie, alors que David était pourchassé par Saül, le roi en place à ce moment-là. Urie était donc l’un de ces hommes dévoués qui prenaient tous les risques pour la protection de David. Cependant, des années plus tard (cf. 2 Samuel 11), alors que David est enfin devenu roi, il remarque une jolie femme et la désire de tout son cœur ; problème : cette Bath-Shéba est mariée à l’un de ses fidèles parmi les fidèles, Urie. Qu’à cela ne tienne, David la fait venir et la couche dans son lit. Ensuite, afin de faire de cette femme la sienne en l’épousant, il fait tuer Urie. Et c’est justement de cette alliance honteuse que naîtra Salomon … puis Jésus, un millénaire plus tard. (eerv)

Intéressant du point de vue du récit. Mais aussi, plus linguistiquement, par les jolis entrelacements de sens : de la femme d’un autre (sens 2) on passe à une jolie femme (sens 1), laquelle est mariée, ce qui amène David à faire tuer le mari pour pouvoir faire de cette femme (sens 1) la sienne (sens 2) en l’épousant.

Jolis entrelacements linguistiques sur un tel fond de brutalité possessive dans les moeurs que les passages d’un sens à l’autre finissent par conduire à un brouillage des frontières : la femme de au sens 2, n’est-ce pas aussi un peu la femme au sens 1 qui est à…, qui appartient à… ?

De fait, l’expression faire de cette femme la sienne peut également s’employer sans qu’il soit question de mariage, comme en témoigne l’exemple suivant (commentaire à propos d’un roman de Peter James) :

Depuis, une seule obsession l’envahit : faire de cette femme la sienne… Il la suit sur les réseaux sociaux et sur les parcours de ses courses, s’inscrit à ses cours d’entraînement sportif…
Il n’aura de cesse de briser sa vie, son bonheur afin qu’elle soit à lui .. (Babelio)

L’obsession du personnage masculin, ici, ce n’est pas d’épouser la femme qu’il poursuit, mais qu’elle lui appartienne, qu’elle soit à lui (comme le dit précisément le commentaire). Plus précisément, ce que cet exemple met en évidence, c’est que la polysémie de femme fait de faire de cette femme la sienne une expression ambiguë : dans l’interprétation qui s’impose ici, il n’y a plus, ni suggestion de mariage à travers le verbe faire, ni passage d’un sens à l’autre du mot femme (le pronom possessif la sienne relevant du même sens 1 que cette femme)7.

Et bien sûr, cette ambiguïté vaut également pour les autres constructions mentionnées plus haut (du type cette femme c’est la sienne ou cette femme, la sienne) : même si tous les exemples qu’on avait vus jusqu’à présent allaient clairement dans le sens de l’interprétation “matrimoniale”, la sienne peut, dans d’autres contextes, ne rien dire d’autre que la propriété/possession. Ce qu’illustre l’exemple suivant, où cette femme, c’est la sienne ne dit pas les épousailles… mais un simple achat :

Et là vient le meilleur. Il s’ACHETE une femme qui remplit tous ses désirs de réconfort, sexe, ménage virtuel, qui le coache, fait son succès, achète des cadeaux pour sa nièce -une robe rose, et les deux lui font répéter quatre fois qu’elle est jolie!!!!-
Cette femme, c’est la sienne, il l’a achetée, et quand elle le quitte, elle a la décence d’en avoir fait un homme réalisé (publié au moins) et tourné vers l’avenir……… (Madmoizelle, à propos du film Her de Spike Jonze)

Remarquons que dans ce cas, où seul le sens 1 de femme est en jeu, la transposition avec hommecet homme, (c’est) le sien – fonctionnerait tout aussi bien (du moins, linguistiquement parlant8). Remarquons également qu’en anglais, la traduction directe par this woman is his devient possible, quand pour nos exemples précédents, la traduction aurait nécessité le recours à wife (this woman is his wife).

 

Dans un autre ordre d’idée (et en “débordant”, cette fois, le regard linguistique) : on ne peut pas ne pas vous partager le trouble qu’on a ressenti, au cours de nos requêtes sur le web, à la recherche d’occurrences de cette femme, (c’est) la sienne (la mienne / la tienne). Très souvent, on tombe sur des contextes où il est question de violence envers la femme dont il est affirmé qu’elle est la sienne (la mienne / la tienne). Et ce, que le mot femme relève nettement du sens 2… :

Les femmes battues…
Les femmes ne sont pas davantage préservées : « S’il n’a pas le droit de bucher sa femme qui l’insulte de haut en bas, c’est vraiment malheureux, d’autant plus que cette femme c’est la sienne. » S’en étonne le journaliste en 1900 de la Vallée d’Auge. « Cela dit beaucoup sur la société d’alors…, mais cela dit aussi sur notre société d’aujourd’hui, les violences conjugales sont toujours d’actualité », a constaté Christine Le Callonec, […] (Dans un article de Ouest-France, à propos de faits divers publiés dans la presse entre 1850 et 1950)

Eloigné du domicile familial, Franco ne cesse d’y revenir : cette femme, c’est la sienne, ces deux gamins aussi. Il en fait des poupées de chiffon qu’il manipule et brise chaque fois. A travers plusieurs genres (le thriller, le fantastique, le drame psychologique), Francesco Costabile réussit parfaitement le pari de parler de la violence, de sa transmission et des blessures indélébiles qu’elle cause. (Dans un article du Canard enchaîné, à propos de Familia, film de Francesco Costabile sur les violences conjugales)

L’homme, dans cette affaire, a une raison tout à fait secrète et particulière de redouter le partage ou la perte de son amour, car c’est déjà le scénario qu’il a vécu avec sa mère au cours de l’œdipe. Cette femme, la sienne, elle est à lui, il l’a choisie, épousée, lui a souvent fait un ou plusieurs enfants, et tout écart lui paraît un outrage sans pareil à punir ! (Chapitre d’un livre de Christiane Olivier, L’Ogre intérieur, intitulé L”enfer des violences familiales”)

… ou bien que l’interprétation reste relativement indécidable (le statut matrimonial étant possible, mais finalement peu pertinent au regard de la dimension de propriété/possession) :

Il était une fois un homme triste
A cause et parce que sa meuf est partie.
Alors il fait le conard en se disant qu’elle pourrait revenir.
Pour lui cette femme c’est la sienne
Dans maintenant après ses peines et sa haine
Malgré que ça soit sa reine
Après l’avoir coincée chez un mec
Et avoir pointé un gun devant lui,
Après avoir tiré, cinq secondes après l’avoir vu tomber,
La regretter.
Après sa mort
Il a jeté tous ses futurs je t’aime dans une caisse d’aime. (Sur le site Slam Ô Féminin)

En France, le spot TV de 2009 aborde le thème des violences psychologiques à travers une narration et une esthétique hyperréalistes. La Voix (réalisé par Jacques Audiard) met en scène le quotidien d’une femme qui fait du shoppingdans un centre commercial, commande un café, croise des amies dans l’escalator vers le parking… banalité contrebalancée par le sentiment d’angoisse latente créé par les mouvements de caméra (donnant l’impression qu’elle est suivie) et les propos dénigrants de la voix off masculine (« Cette femme, c’est un vrai boudin… Elle fait tout pour se faire draguer, c’est une vraie traînée … Cette femme a des copines, mais elles sont aussi connes qu’elle… »).
Ici, la dramatisation se joue à travers le crescendo de la tension narrative et l’hyperréalisme de la situation mise en scène, dont on pense qu’elle va aboutir sur une agression dans le parking du centre commercial, mais qui se clôt sur le thème de l’emprise psychologique (avec l’affirmation « Cette femme, c’est la mienne » au moment où la main de l’homme se pose sur sa nuque [image 4]). (Dans un numéro de la revue Semen)

 

On s’arrête là pour l’instant (c’est déjà beaucoup plus long que prévu !). Suite à venir (du moins, l’intention y est) dans de prochains épisodes…

  1. Une polysémie absente du côté masculin, du fait de la paire homme/mari. Absente, également, en anglais, des deux côtés, dans la mesure où wife est à woman ce que husband est à man. []
  2. Entre elle et lui. Variations sur les asymétries de genre en français, éditions de l’Aube, mars 2025. Voir notre billet Parution ! []
  3. Sans compter qu’après le pronom la sienne apparaît un autre pronom, celle (dans celle dont il parle), qui semble plutôt renvoyer au nom femme dans cette femme – donc avec le sens 1. []
  4. Une singularité sur laquelle on se propose de revenir, dans de prochains billets – épisodes 2, voire 3 – en explorant des cas de la même famille (!) tels que fille et garçon, ou plus éloignés, tels bureau ou lettre. []
  5. Où le pronom possessif apparaît dans la fonction d’attribut. []
  6. Au lieu d’être attribut, le pronom possessif est alors cette fois en apposition. []
  7. On notera d’ailleurs que le titre original du livre en question, I follow you, est traduit en français par Tu seras mienne, qui équivaut cette fois sans ambiguïté à “tu seras à moi”. Avec donc, clairement, une idée de propriété ; idée qu’on retrouve dans le titre français d’un film de W. S. Van Dyke, Cette femme est mienne – dont le titre original est encore plus brutalement éloquent, I take this Woman. []
  8. Un parcours rapide du web nous suggère que si la construction est possible, elle est quand même moins fréquente. Simple impression, qui pour être confirmée nécessiterait une étude beaucoup plus systématique. []
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley (4 juin 2026). D’une femme l’autre. Bling. Consulté le 14 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ca3


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