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Tout ce que les Français décident (ou pas)

Vignette d'un album de Fabcaro : deux politiciens en interview invoquent "Les Français"

Open Bar – 1re tournée, de Fabcaro © Éditions DELCOURT, 2019 (avec leur aimable autorisation pour la reproduction)

 

Le 18 mai 2025 (le temps passe vite), nous entendions sur France Inter, de la part du (alors) ministre des relations avec le parlement Patrick Mignola (à propos de la composition de l’Assemblée nationale, suite aux élections législatives qui avaient eu lieu près d’un an auparavant) :

“Les Français ont décidé qu’il n’y aurait pas de majorité pour gouverner” (Questions politiques)

 

 

Les politiques sont très doués pour savoir ce que veulent les Français (voir une publication récente). Sans que “les Français” s’y reconnaissent forcément. Des fois oui, des fois non, ça dépend, c’est selon les sensibilités politiques de chacune et chacun. Mais là… est-ce qu’il y a vraiment des Français qui, au moment d’aller voter pour les dernières législatives, se sont dit : tiens, et si je votais pour qu’il n’y ait pas de majorité pour gouverner ?

 

Dire que “les Français ont décidé ceci”, qu’ils “veulent (aiment / préfèrent / pensent…) cela”, c’est s’exposer à formuler une généralisation abusive. Une généralisation autorisée, cependant, par l’emploi même – un emploi dit “générique” – de la description définie les Français1.

C’est le propre, en effet, de l’emploi générique de souffrir les exceptions :

Du point de vue sémantique, la généricité (“les enfants”) se distingue de la quantification universelle (“tous les enfants”) par les exceptions qu’elle accepte. Il n’y a rien de contradictoire à dire : “Oui, j’aime les enfants, mais pas ceux qui sont mal élevés”. (Beyssade 2025, p. 279)

Des exceptions qui, d’ailleurs, peuvent n’être pas tant des exceptions. Il est bien connu dans la littérature linguistique sur la généricité qu’un énoncé générique non seulement accepte des exceptions, mais qu’il arrive que celles-ci soient plus nombreuses que les cas vérifiant la généralisation2  :

Plus notable encore, un énoncé générique ne requiert aucunement qu’une majorité des instances de l’espèce vérifie la propriété qu’on lui attribue. Ainsi dira-t-on que “les oiseaux pondent des œufs”, bien que seule la moitié d’entre eux, au plus, le fassent : les oiseaux femelles ! Ou encore que “les Français mangent des grenouilles”, alors que bien peu de Français le font, et toujours de façon très occasionnelle. (Ibid.)

De cette absence de majorité requise, les Français mangent des grenouilles est une parfaite illustration. On en donnera comme autre illustration la déclaration suivante :

Les Français ont signé cette pétition [contre la loi Duplomb] (Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, sur France Info, le 20 juillet 2025)

– sachant qu’à ce moment-là, la pétition en question comptait environ 700 000 signatures3.

Et pourtant, l’impression – l’illusion – de majorité est largement  exploitée, quand il est question d’interpréter les souhaits, attentes, motivations des Français. Yaël Braun-Pivet ne s’en prive pas quand elle affirme, deux jours plus tard, sur la même antenne :

Il y aura un débat dans l’hémicycle, c’est ça que les Français veulent (sur France Info, le 22 juillet 2025)

C’est juste un débat (et non pas l’abrogation de la loi) que les Français veulent, vraiment ?4

On citera encore, dans des courants d’inspirations diverses (au-delà du fameux “Les Français sont des veaux” gaullien) :

«Les Français veulent plus de sécurité et moins d’immigration», a affirmé ce mardi sur CNEWS le nouveau ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau (cnews.fr, 24 septembre 2024)

Les Français veulent que Lecornu compose en priorité son gouvernement avec la droite (lefigaro.fr, 25 septembre 2025)

“Les Français veulent Jordan Bardella premier ministre”, assure Laure Lavalette, porte-parole du RN (rmc.bfmtv.com, 2 juillet 2024)

Les manifestations du 10 et du 18 sont le signe que les Français ont décidé de relever la tête, de ne plus se laisser faire. (reporterre.net, 4 septembre 2025)

[…] Je reviens des territoires et les Français sont très inquiets”, rapporte pourtant Frédérique Puissat. (publicsenat.fr)

Mais revenons à notre énoncé de départ, “Les Français ont décidé qu’il n’y aurait pas de majorité pour gouverner”, qui présente un cas de généralisation encore différent. Pour comprendre la différence, on le comparera à un énoncé plus simple tel que :

Aujourd’hui, les Français ont décidé d’élire François HOLLANDE à la Présidence de la République. (CNIP, 6 mai 2012)

Pour le second énoncé comme pour le premier, il y a un décalage entre décision collective et décisions individuelles. Ainsi, personne à soi seul ne peut décider “d’élire François Hollande”, puisque l’élection est le fruit d’une action collective. Pour que Hollande soit élu, il a néanmoins fallu qu’une majorité de celles et ceux qui sont allés voter ait décidé de voter en ce sens. Dans le cas du premier énoncé, en revanche, il est fort peu probable que le résultat des élections corresponde à la somme de décisions individuelles du type “voter de telle sorte qu’il n’y ait pas de majorité pour gouverner” (ce qui supposerait que tout un·e chacun·e soit allé·e voter dans le souci de le faire différemment “des autres”, supposant à son tour que les un·es ait une vision de ce que vont voter “les autres” – et nous entrainant dans un cercle infernal autant qu’absurde5.). C’est-à-dire que pour ce type d’énoncé, le décalage entre décision collective et décisions individuelles est beaucoup plus évident : le résultat des élections est dû à l’éparpillement des votes, sans qu’aucun groupe (ni majoritaire, ni même minoritaire) ne l’ait proprement décidé.

Que la formulation soit identique, cependant, ouvre à toutes les (sur)interprétations. Si les Français ont décidé qu’il n’y aurait pas de majorité pour gouverner, c’est peut-être que les Français sont irresponsables ? Que les Français font n’importe quoi (et qu’on peut semoncer les Français ?).

Mentionnons encore :

« Les Français ont décidé de rendre le pays ingouvernable » (estrepublicain.fr, 21 juin 2022)

(Oui, décidément, les Français font n’importe quoi.)

Les Français ont décidé de ne confier la majorité absolue à aucune des forces politiques en présence. (Post sur X de Ian Boulard, député du groupe Droite Républicaine)

(Ou bien peut-être les Français seraient-ils, finalement, de fins stratèges ?)

 

 

Beyssade, Claire (2025), “Sexe fort mais genre faible”, in Le Draoulec, A. & Péry-Woodley, M.-P., Entre elle et lui. Variations sur les asymétries de genre en français, éditions de l’Aube, pp. 277-285.

 

  1. Pour ne pas trop compliquer les choses, nous laissons de côté la question de l’ “autre générique” : celle du masculin générique, qui fait que les Français est censé valoir, sans distinction de genre, pour les Françaises aussi bien que les Français. []
  2. Merci à Claire Beyssade d’avoir attiré notre attention sur ce point. []
  3. C’est-à-dire à peine un peu plus de 1% de la population française, comme n’ont d’ailleurs pas manqué de le souligner les partisans de la loi Duplomb. []
  4. Sans compter l’autre question à laquelle il ne peut y avoir de réponse : dans quelle mesure les Français qui voudraient ce débat coïncident-ils avec les Français qui ont signé la pétition ? []
  5. Alors bien sûr, il existe aussi le vote dit “stratégique”, qui peut se faire en fonction d’une vision de ce que feront les autres… Le vote stratégique, cependant, ne vise a priori pas à obtenir le type de résultat dont il s’agit ici. []
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anne Le Draoulec et Marie-Paule Péry-Woodley (26 novembre 2025). Tout ce que les Français décident (ou pas). Bling. Consulté le 15 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1585i


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1 réponse

  1. Georges Kleiber dit :

    Merci et bravo pour ce nouveau “bling” sur le générique mené avec une allègre “justesse-précision” sémantique qui force l’admiration.
    Il m’est d’autant plus sympathique qu’il me rappelle mes anciennes pérégrinations — il y a près de quarante ans déjà ! — dans le territoire de la généricité et notamment, allant dans le sens de votre démonstration, un dessin humoristique paru dans un hebdomadaire au moment où Armstrong a mis le pied sur la Lune :
    Un quidam à un autre : “Tu sais la nouvelle. Les Américains ont débarqué sur la lune”.
    Et l’autre qui lui répond avec un grand sourire : “Tous ?”.

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