Laver elle, préférer lui
On entend, de la part de (plus ou moins) jeunes locutrices :
E., 4 ans (en désignant un feutre) : “Tu peux prendre lui.”
I., 6 ans (en parlant de robes) : “Je veux que tu laves elle, mais elle je vais la mettre demain.”
P., 18 ans (avec un pot de burrata à la main) : “Quand tu vas acheter de la burrata, faut pas acheter elle.”
[Billet rédigé en collaboration avec Juliette Thuilier, collègue linguiste & de bureau]
Ce qui nous amène à nous interroger : est-ce que le “bon français” se perd “chez les jeunes” ?
Parce que si on ouvre une grammaire, par exemple La Grande Grammaire du Français (GGF, p. 1062), on lit que :
Dans l’usage déictique, [le pronom personnel fort de 3ème personne] ne peut désigner qu’un humain […] En emploi déictique ou ostensif, les pronoms personnels et démonstratifs semblent se distribuer de façon complémentaire : les référents animés pour les premiers, et inanimés pour les seconds.1
Autrement dit, quand l’interprétation du pronom dépend de la situation d’énonciation2, on ne s’attend pas à trouver les pronoms personnels lui pour désigner un feutre, ou elle pour désigner une robe, mais plutôt les pronoms démonstratifs celui-ci/là et celle-ci/là3.
On attendrait donc plutôt :
Tu peux prendre celui-ci/là4
Je veux que tu laves celle-ci/là, mais celle-ci/là je vais la mettre demain5
Faut pas acheter celle-ci/là
Des attentes qui ne nous empêcheront pas d’écarter notre interrogation rhétorique de départ, puisque nous ne nous plaçons pas dans une perspective normative, qui institue une façon de parler comme la bonne façon de parler, mais plutôt dans la perspective des linguistes attéré·es : le français évolue, tout simplement ! Et notre seule ambition ici est de revenir sur une évolution – aussi remarquable que peu remarquée6 – que nous avons commencé d’observer depuis au moins une dizaine d’années : une innovation dans les emplois des pronoms elle et lui, à l’oral, chez les jeunes locutrices et locuteurs. Notre hypothèse étant qu’ils viennent “prendre la place” des pronoms démonstratifs celle-ci/là et celui-ci/là.
Voyons-en quelques exemples encore, récemment glanés :
C’était moi qui devais avoir elle [à propos d’une crêpe]
C’est lui, mon abricot ?
Y a une marque de kombucha qu’il a faite Squeezie, c’est pas elle [en montrant une bouteille de kombucha]. Lui [le kombucha contenu dans la bouteille] j’en ai bu un peu ça a un goût de bière.
Auxquels on ajoutera les j’prends lui, tu prends lui, ah moi j’préfère lui, ah j’préfère lui moi, lui il est vraiment bon des jeunes locutrices de la vidéo suivante sur Facebook7 :
La première pensée qui vient à l’esprit, c’est que ce qui est nouveau (et qui nous saute aux oreilles), c’est d’employer les pronoms forts elle et lui8 pour désigner des référents inanimés (feutre, robe, abricot ou crêpe, kombucha ou burrata, ou boisson testée dans la rue9 ). On aurait ainsi affaire à une tendance à l’aplanissement de la distinction animé / inanimé pour les pronoms personnels forts de 3ème personne.
Or comme l’avait déjà remarqué la linguiste Anne Zribi-Hertz dans un article de 2000, les pronoms personnels forts peuvent s’employer, en français standard, pour désigner des référents inanimés. On citera par exemple :
La guerre a emporté avec elle tous nos espoirs de jeunesse.
Ce bureau occupe à lui seul beaucoup de place.
Plusieurs enregistrements étaient en possession du procureur Starr. On entend Monika Lewinsky sur deux d’entre eux.
Les pronoms elle et lui (ou elles et eux) sont donc capables de renvoyer à un référent inanimé sans que cela soit perçu comme déviant. On remarquera cependant que dans les trois exemples cités ci-dessus, il ne s’agit pas d’un usage déictique, mais anaphorique, dans lequel le pronom renvoie à un antécédent (souligné dans les exemples). On remarquera également qu’il est difficile, voire impossible, d’y remplacer elle, lui ou eux par celle-ci/là, celui-ci/là ou ceux-ci/là :
*La guerre a emporté avec celle-là tous nos espoirs.10
Ce qui nous amène à formuler les choses autrement. Ce qui serait nouveau, ce n’est pas tant la possibilité d’employer elle et lui pour désigner des référents inanimés que l’extension de cet emploi à des configurations qui jusqu’à présent, dans le français standard, n’étaient pas concernées : des configurations dans lesquelles, “normalement”, ce seraient les pronoms démonstratifs celui-ci/là et celle-ci/-là qui devraient être utilisés.
L’une de nos jeunes informatrices (I., 6 ans) confirme d’ailleurs cette idée d’un délaissement des pronoms démonstratifs en formulant les choses de la façon suivante : “celui-ci c’est beaucoup trop long, personne dit ça”. Ou comme le dit une autre informatrice (A., 18 ans) : « C’est plus rapide, elle ».
On remarquera par ailleurs que notre hypothèse selon laquelle elle et lui viennent remplacer celle-ci/là et celui-ci/-là permet de rendre compte d’un autre motif d’étrangeté, que nous avons passé jusqu’ici sous silence : le fait que les pronoms forts elle et lui puissent apparaître comme compléments directs de verbes comme prendre, laver ou acheter. Parce que laver elle, prendre lui, même pour des animés, ça n’est pas dans la norme. Toujours dans la Grande Grammaire du Français, en effet, il est dit que « les pronoms personnels forts sont difficilement compléments directs d’un verbe » (GGF, p. 1059). Ils apparaissent après une préposition (je mange avec lui), dans des constructions clivées (c’est elle que je lave), présentatives (c’est lui mon frère) ou avec dislocation (je l’aime bien, elle), mais pas directement après un verbe (?j’aime bien elle)11. Autrement dit, tu laves elle ou je préfère lui, à propos d’inanimés, c’est a priori “encore moins standard” que c’est lui, c’est pas elle, lui j’en ai bu ou lui il est vraiment bon. Mais c’est là où notre hypothèse intervient, et permet d’expliquer pourquoi nos exemples attestés ne semblent marquer aucune différence dans l’acceptation de l’une ou l’autre construction. Les pronoms démonstratifs, en effet, ne sont pas soumis au type de contrainte qu’on vient de voir, qui pèsent sur les seuls pronoms forts : tu laves celle-ci ou je préfère celui-là ne posent pas plus problème que c’est pas celle-ci ou celui-là, il est vraiment bon. Et donc, si elle et lui remplacent celui-ci/là et celle-ci/-là dans tous leurs contextes possibles, ils peuvent naturellement apparaître comme compléments directs d’un verbe. Là encore, donc, grande unification – et simplification !
On est loin cependant d’avoir fait le tour des emplois innovants de elle et lui. En particulier, on s’est focalisé jusqu’ici sur les emplois déictiques, alors que les jeunes locutrices et locuteurs innovent également dans les emplois anaphoriques, comme on le voit dans les exemples attestés ci-dessous :
[Après avoir évoqué plusieurs sujets, dont un sujet de politique européenne] Je préfère lui.
[Après qu’il a été question des avantages du livret LDDS sur le livret A] Je préfère garder lui.
[Après avoir évoqué le cas d’une amie inscrite en section « urbanisme » de son école d’art] Y avait une autre section qui lui plaisait beaucoup, mais elle a eu elle.
[Après avoir détaillé les deux exercices du partiel, et regretté une erreur faite dans le second] J’aurai peut-être 7 à lui, 8 à l’autre.
[En racontant le déroulement d’une partie de poker] La dernière carte qu’il a posée ça aurait pas dû être elle.
Il s’agit bien ici d’emplois anaphoriques, puisque le référent inanimé auquel renvoie le pronom fort elle ou lui n’est pas “montré” en contexte, mais a été simplement évoqué précédemment dans le discours. Ces exemples, pour autant, ne correspondent pas au type d’exemples que mentionnait Anne Zribi-Hertz : elle et lui, en effet, pourraient y être remplacés sans difficulté par celle-ci/là ou celui-ci/là12.
Les emplois de elle et lui semblent donc bien gagner du terrain, dans des configurations non seulement déictiques, mais également anaphoriques, avec pour corollaire le recul des emplois de celle-ci/là et celui-ci/là. Au lieu de se demander si le bon français se perd chez les jeunes, on se demandera : jusqu’où le mouvement d’extension de elle et lui ira-t-il ? Celle-ci/là, celui-ci/là subsisteront-ils encore dans quelques générations ?
Anne Abeillé et Danièle Godard (dir.) (2021), La Grande Grammaire du français, Arles, Actes Sud.
Anne Zribi-Hertz (2000), “Les pronoms forts du français sont-ils [+animés] ? Spécification morphologique et spécification sémantique”, in M. Coene, W. De Mulder, P. Dendale, Y. dʼHulst (eds.), Traiani Augusti vestigia pressa sequamur. Studia linguistica in honorem Lilianae Tasmowski, Milan : Unipress, pp. 663-680.
- Dans cette citation de la GGF, l’opposition animé/inanimé n’est pas distinguée de l’opposition humain/non-humain. Pour notre part, dans ce billet, nous préférerons garder la seule opposition animé/inanimé (en laissant ouverte la question du traitement linguistique des animés non-humains, qui dépend notamment de la façon dont ceux-ci sont considérés). [↩]
- Ce à quoi correspond l’usage dit “déictique”. [↩]
- Pour une analyse fine de la distinction entre -ci et -là, nous renvoyons à la GGF, pp. 2002-2003. [↩]
- Le plus souvent, en contexte informel, prononcé çui-ci/là. [↩]
- Il s’agit ici précisément d’un cas où, selon les grammaires, l’opposition entre -ci et -là pourrait permettre de marquer le contraste : “Je veux que tu laves celle-ci, mais celle-là je vais la mettre demain”. [↩]
- Du moins pas encore présente dans les articles de linguistique. Mais peut-être un certain nombre de parents l’observent-ils, voire s’efforcent-ils (en vain) de reprendre leurs enfants. [↩]
- 5 occurrences dans une vidéo de 19 secondes… On pourrait croire qu’elle a été tournée spécialement pour nous ! [↩]
- Ou, bien sûr, elles et eux au pluriel. [↩]
- Dans la vidéo en question, on notera l’usage du masculin lui pour désigner ce qui est sans doute perçu comme un genre d’ “objet” indéterminé. [↩]
- L’astérisque indiquant une inacceptabilité. Les raisons de cette inacceptabilité sont différentes selon les exemples et ne s’expliquent pas uniquement par la configuration anaphorique – puisque celle-ci/là et celui-ci/là admettent également des emplois anaphoriques (cf. “Il prit l’assiette. Celle-ci était brûlante”). Elles sont à chercher ailleurs, mais c’est une question qui dépasse largement le cadre de ce billet. [↩]
- Sauf dans des emplois déictiques particuliers, tels que “Marie recevra lui, lui et lui “(Ibid.). [↩]
- Et pour cause : elle et lui servent ici à sélectionner un élément particulier dans un ensemble, ce qui rapproche ces emplois anaphoriques de nos emplois déictiques initiaux. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anne Le Draoulec, Juliette Thuilier (18 décembre 2025). Laver elle, préférer lui. Bling. Consulté le 15 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15dvv



